#tribune : "Quand la technologie s’invite dans la politique du monde" par Benjamin Grange - Dentsu Consulting
30 November 2019

Libra est probablement l’un des sujets technologiques qui fait le plus parler en ce moment. Sous couvert de donner vie à une forme d’internet de la valeur, il est bel et bien devenu un sujet politique. L’opposition désormais frontale des gouvernements et des instituions montre comment ce sujet percute la souveraineté des États, auquel aucun acteur privé ne peut prétendre. Mais sans reconnaissance institutionnelle, le Libra aura du mal à vivre sous sa forme originelle. Pourtant tout avait bien commencé !

La naissance de « pseudo » monnaies d’échange sans caractère libératoire n’est en fait pas nouvelle. Programme de fidélité à points issu d’enseignes commerciales, « miles » de compagnies aériennes, crédits de jeux vidéo…, notre quotidien est peuplé de pseudo monnaies privées qui ne disent pas leurs noms. C’est bien la confiance (fiducia) dans l’entreprise émettrice qui assure au consommateur qu’elles seront utilisables pour la finalité qui a conduit à leur création : récompenser, payer des microservices, transférer des parts de services… Donc si on admet que Facebook est un acteur en qui on peut avoir confiance, Libra pouvait exister sur cette base et sans recours aucun à la technologie blockchain. Et personne n’aurait rien eu à redire. Mais c’est avoir mal cerné l’un des marchés majeurs visés par Libra. La présence initiale des Visa, Mastercard, Paypal, PayU … en dit long sur les intentions réelles : proposer une solution mondiale pour gérer les micropaiements. En effet, le développement de l’entertainment (achat de contenu, jeux en ligne, …), comme la généralisation des services en ligne, requiert un mode de paiement auquel les acteurs traditionnels ne peuvent répondre de façon satisfaisante. Les frais demandés par Visa ou Mastercard sont trop élevés pour supporter une transaction d’un euro ou moins. Quant au volume de microtransactions, il est potentiellement trop important pour être absorbé par des acteurs du paiement dématérialisé comme Paypal. Restent les solutions actuelles de micropaiements basées principalement sur des SMS surtaxés, mais elles n’offrent pas d’expérience client suffisamment sans couture pour permettre un processus de vente optimisée. Pour trouver un palliatif et permettre une facturation, ce sont parfois les acteurs eux-mêmes qui massifient les microtransactions. C’est la manière de procéder des FAI (Fournisseurs d’Accès à Internet) qui ajoute la microtransaction à la facture mensuelle de leurs abonnés. Les détenteurs d’environnement propriétaires comme Apple, Alipay ou WeChat font de même pour la vente de musique, d’applications ou d’articles de presse. 500 millions de Chinois en sont déjà utilisateurs. Mais ces services restent difficilement généralisables pour qui n’est pas un leader avec un grand nombre de clients préexistants sur un service tiers. Cette approche, le groupe Facebook avait toutes les cartes en main pour la proposer et en rester là. Entre ses réseaux sociaux et sa messagerie instantanée, il suffisait d’offrir une simple brique de paiement bien intégrée à ses environnements. Alors que le marché des micropaiements renvoie à des dizaines de milliards de transactions, proposer une solution satisfaisante et ergonomique est suffisant pour capter une partie de ce marché. D’autant plus que la tendance est porteuse avec la baisse de l’usage de l’argent liquide. Mais si Facebook s’était borné à cela, il se serait coupé du vrai pouvoir de la monnaie : son rôle politique.

En effet, la monnaie est un bien commun. Elle fait société et constitue un facteur d’intégration entre les citoyens. Pour celui qui la gouverne, elle apporte aussi un levier concurrentiel et politique si elle largement utilisée. L’exemple du dollar, bras armé des Etats-Unis, est d’ailleurs surexploité à cette fin. Ainsi, si Facebook arrivait à déployer son Libra auprès de ses 2,5 milliards d’utilisateurs, cette puissance nouvelle lui confèrerait un pouvoir politique certain et au détriment des Etats. Mais, quand on est un acteur privé, s’inviter en politique avec l’alibi d’une innovation technologique, est un peu naïf. Se positionner comme la seule alternative technologique crédible face à la bipolarisation entre les Etats-Unis et la Chine ne suffit pas pour faire tomber les barrières règlementaires érigées par les pays. A vouloir s’approcher trop près du pouvoir, tel Icare voulant voler trop haut, on risque la chute. L’exemple des conglomérats américains transformés dans les années 70 en entreprises multibranches, puis challengés voire démantelés par les lois anti-trust (IBM, ITT, Xerox, AT&T, …) est à ce titre riche d’enseignement.

Benjamin Grange - Dentsu Consulting

Une tribune parue dans Les Blogs du Figaro

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